Méthodes

LE TRAVAIL DE RUE : « aller vers », « être avec », « agir pour »

Il s’agit d’une présence fréquente et régulière, au moment où les jeunes ont l’habitude de se retrouver quels que soient le jour et l’heure. L’éducateur s’efforce de cerner les moments à privilégier en réalisant à échéance régulière une observation d’amplitude maximale : journées, soirées, week-ends, jours de fête. L’éducateur fait ainsi comprendre par son comportement et non à partir d’une annonce verbale ou formelle, sa disponibilité aux moments les plus favorables au développement des relations. Les saisons ont une influence sur les moments de travail de rue pour assurer cette présence sociale.
Parce qu’il s’insère dans une permanence de la présence, parce qu’il s’inscrit dans le temps, l’une des spécificités du travail de la Prévention Spécialisée, c’est l’accompagnement des discontinuités, des ruptures temporelles. Il permet de leur donner un sens au niveau de l’histoire individuelle et sociale. Cela veut dire que le sujet peut s’absenter ; au retour il va trouver un référent. On peut faire route, aller à l’hôpital, on peut aller dans un centre ou en prison,  lorsqu’on revient, on retrouve quelqu’un à qui parler.
Recoudre des morceaux de temps pour donner une signification aux biographies, aux histoires de vie, construire une destinée et non pas, non plus, subir une fatalité, une aliénation et un destin, c’est aider à se « re-connaître soi-même », à se « ré-approprier » son temps, ses événements et ses moments épars. Conduire une action de Prévention Spécialisée, c’est donc lutter contre le morcellement, les ruptures, les rejets et les sentiments associés de blessures narcissiques, de rage, de dépression, d’angoisse, de honte ou de culpabilité, d’impuissance, de « rouille » aux pieds des montées d’escaliers.

b) Les lieux ou ‘l’espace territoire’ :
Les espaces non institutionnels constituent les itinéraires des éducateurs de Prévention Spécialisée : la rue, les squares, les porches d’immeubles, les cages d’escaliers, mais aussi les espaces commerciaux ou publics, les cafés, les salles de jeu, les cafétérias, les gares, les équipements socioculturels qui disposent d’un lieu d’accueil ouvert.
Le territoire d’intervention possède une signification concrète pour tous les éducateurs de Prévention Spécialisée : c’est là où est le problème. C’est considérer par conséquent les lieux de vie du quartier, de la cité, des grands ensembles, de la rue, des jardins publics, des parkings comme lieux d’apprentissage et d’expression d’un certain nombre de jeunes.
L’éducateur de prévention est présent dans cet espace. C’est la continuité, la stabilité de sa présence qui est déjà la première condition de son action.
Cette permanence de la présence, c’est quelque chose d’extrêmement structurant du point de vue psychosocial dans la mesure où les éducateurs sont justement confrontés à une population qui est mouvante, résiduelle, renvoyée à la précarité, à la discontinuité, à l’événementiel. Etre un témoin permanent permet d’assurer une fonction repère. « Etre là », c’est aussi être le « LA », c’est à dire le diapason qui permet le soutien à l’accompagnement (Citation de M. SELOSSE).
« Etre là », c’est lutter aussi par sa présence même, contre la ségrégation des quartiers, contre les stigmatisations discriminantes.

c) Les attitudes :
Travailler dans la rue, c’est être disponible pour écouter, observer sans insistance et avec discrétion, sans intention autre que d’aller à la rencontre. Proposer trop vite des solutions aux problèmes énoncés, sans connaissance des personnes et du milieu, se révèle souvent être une erreur. Il faut arriver à faire partie du paysage et avoir intégré les codes, les rituels autour desquels s’organise la vie des jeunes sur le quartier.
L’éducateur est pratiquement en position d’ethnologue dans le milieu qu’il pénètre, il se doit d’accepter l’existence de modes de fonctionnements sociaux dont il est le témoin, préalablement à toute réaction visant une transformation des comportements. Cette position de réserve et de discrétion peut durer des semaines, voire des mois avant de faire place à plus d’engagement et de prises de position. La solidité de la relation établie est à ce prix. La présence dans la rue peut s’effectuer seul ou à deux, rarement plus.

d) Les buts poursuivis :
- établir des liens
- connaître et être connu
- établir des relations de confiance
- être repéré en tant qu’éducateur
- écouter et observer
- évaluer les dysfonctionnements, les manques ou les besoins, etc.

L’ACCOMPAGNEMENT EDUCATIF ET SOCIAL
Comment redonner confiance malgré les épreuves ? comment aider ces jeunes à se projeter dans le temps et à rompre avec les conduites délictuelles ? Comment favoriser leur insertion sociale ? La création d’une relation de confiance constitue un préalable à la formulation par le jeune, ou un groupe de jeunes, d’une demande d’aide auprès de l’éducateur.
L’objectif est de développer des compétences sociales ou personnelles de jeunes ou de groupes avec qui le contact s’est affermi, la confiance s’est installée.
Il est parfois nécessaire d’attendre plusieurs mois avant que ce type d’intervention ne devienne possible.
La position occupée par la Prévention Spécialisée au sein du quartier permet d’exercer une action éducative tant au niveau d’un jeune qu’auprès d’un ou plusieurs groupes de jeunes.
a) Vis-à-vis du jeune :
On peut identifier trois dimensions principales dans lesquelles l’aide de l’éducateur peut s’exercer :
Soutien psycho-affectif :
Il s’agit de répondre à un jeune qui souhaite bénéficier de l’aide de l’éducateur :
- parce qu’il éprouve des difficultés à maîtriser ses émotions,
- parce qu’il est peu autonome affectivement,
- parce qu’il a du mal à se distancier ou au contraire à s’impliquer vis-à-vis de ses problèmes,
- parce qu’il a une estime de soi très dévalorisée.
Aide au projet :
En l’accompagnant dans son cheminement personnel, l’éducateur veille à développer les motivations susceptibles d’inspirer une projection dans le temps et de favoriser la formulation, la concrétisation et enfin la réalisation de ses projets (famille, travail, formation, comportement).
Ouverture aux autres :
Au cours du « ‘compagnonnage » mis en oeuvre par le travail de rue décrit plus haut, l’éducateur partage avec le jeune un certain nombre d’expériences de relation aux autres. Dans ce contexte naturel, l’éducateur de Prévention Spécialisée est aux premières loges pour permettre au jeune de comprendre la nature de ses liens, de ses rapports aux autres. Lorsque la confiance est établie, il devient possible d’aider le jeune à comprendre, à interpréter des attitudes, des comportements sources d’ennuis, de conflits, de contentieux avec d’autres personnes. « Acteur Observateur » de proximité, l’éducateur de Prévention Spécialisée favorise ou valorise des compétences de négociation ou de positionnement face à des tiers.
b) Vis-à-vis de groupes
L’éducateur de Prévention Spécialisée apporte son soutien à des groupes que peuvent constituer alors les unités de bases d’expériences de socialisation.
Il valorise les initiatives et projets de groupes en encourageant et en soutenant parfois matériellement les actions projetées. Sans négliger l’impact psycho-affectif sur les personnes de la dynamique existante au sein d’un groupe, nous observons que les compétences qui se développent le plus, sont relatives à la dimension du projet et à l’expérience des relations sociales.

L’éducateur se trouve placé dans une position visant à :
- réduire les conflits au sein du groupe,
- promouvoir les positionnements d’un leader positif,
- faciliter l’expression de chacun au sein du groupe,
- favoriser le positionnement de chacun dans le groupe.
c) Vis-à-vis de la famille :
En effet l’action éducative des professionnels doit participer au renforcement de la fonction parentale et veiller à ne pas s’y substituer.
A la demande du jeune, ou avec son accord, la Prévention Spécialisée peut également intervenir dans le cadre familial. Au sein de la famille, l’intervention des éducateurs pourra contribuer à dédramatiser et désamorcer certaines tensions, faciliter le dialogue et permettre ainsi que soient reconnues la place et les attentes de chacun. A l’extérieur, les démarches effectuées, les médiations et l’accompagnement des parents vers différents services et structures (éducation nationale, loisirs, santé…) auront pour objectif de les placer ou de les réintroduire dans une position d’adulte responsable. Là encore, la fonction de relais entre le jeune et sa famille et entre celle-ci et la société civile prend tout son sens. Les prolongements en sont multiples au niveau de la cellule familiale, de la vie du quartier, du rapport avec les institutions.
d) Les domaines d’intervention sont divers. Quelques exemples :
Loisirs :
Les « sorties », camps de plus ou moins longue durée, soirées dans le but de développer les capacités d’organisation, d’initiatives.
La question des loisirs ne vient pas en « doublon » avec l’existant, elle apporte une réponse à un sentiment d’isolement, d’exclusion devant la pratique d’un loisir ou d’un sport. Ces initiatives sont des espaces propices à l’émergence d’un vécu commun.
Justice :
Mise en relation avec un avocat, préparation de la défense avant un jugement, traduction d’un papier du tribunal, mise en relation entre l’établissement pénitentiaire et la famille d’un jeune détenu.
Problèmes administratifs :
Comment obtenir un certificat de nationalité, comment accéder à la nationalité française, comment s’inscrire à l’ANPE, obtenir une quittance de loyer, répondre à une injonction d’huissier…Débroussailler des papiers relatifs à la situation familiale (filiation, reconnaissance de paternité, séparation, divorce, conflits conjugaux…), identification des interlocuteurs possibles (avocats, SOS Femmes, CIDF.).
Emploi, formation :
Mise en relation ou orientation vers les lieux d’accueil en matière d’insertion professionnelle. Proposition de mise en oeuvre d’actions de formation spécifique à des jeunes en difficulté, accompagnement auprès d’un organisme de formation, à la PAIO, mission locale, ou l’ANPE, soutien à la mise en place d’associations intermédiaires, d’entreprises d’insertion, de chantiers-écoles, chantiers éducatifs.
Logement :
Aide à la constitution d’un dossier de demande, aide au déménagement, soutien dans les demandes d’APL, soutien dans l’apprentissage de la gestion prévisionnelle des charges d’un logement, défense d’un dossier en Commission Sociale Locale, FSL.
Santé :
Incitation aux soins, travail en réseau avec le corps médical, la santé scolaire et publique, sensibilisation aux campagnes de prévention SIDA, MST, toxicomanies, alcoolisme.
Scolarité :
Ateliers de soutien scolaire, aide à l’orientation, mise en relation avec des établissements scolaires, assistance d’un jeune en conseil de discipline.

DES ACTIONS COLLECTIVES DE QUARTIER DANS LE BUT DE PROMOUVOIR ET DE SOUTENIR LA CAPACITE ORGANISATRICE ET CREATIVE DES POPULATIONS
Comment mobiliser les énergies du quartier ? Comment favoriser l’intégration des jeunes dans leur environnement ? Comment rompre avec la violence ou l’oisiveté ?
Comment combattre le risque du quartier ghetto ? Comment soutenir les jeunes et les adultes dans la construction de réponses à leurs difficultés ? Comment développer la citoyenneté ?
La Prévention Spécialisée peut être amenée à promouvoir des initiatives visant à créer, inventer des solutions pour faire face aux difficultés rencontrées. Par exemple : des associations de jeunes ou de locataires, des ateliers de soutien scolaire, des régies de quartier, des entreprises d’insertion, etc.
Il s’agit de promouvoir ou de soutenir la création de réponses qui font défaut dans l’espace social.
Les difficultés d’insertion rencontrées ne sont pas toutes inhérentes aux capacités ou compétences personnelles des personnes. L’environnement est parfois un frein à cette insertion.
« L’ancrage » dans les réalités sociales vécues par les populations permet à la Prévention Spécialisée de mieux comprendre, de se mettre au service des personnes et des groupes.
Cette démarche de soutien et de promotion suppose une attitude modeste de persévérance, d’accueil, d’écoute des propositions de projets, de « cheminement avec », d’aide à la découverte et de valorisation de potentialités, des ressources qui existent en chacun.
C’est ainsi que la Prévention Spécialisée contribue à la création d’entreprises d’insertion, d’associations intermédiaires, ainsi qu’à la mise en oeuvre de chantiers qui constituent des espaces favorisant l’insertion par l’économique.
La Prévention Spécialisée s’engage dans ce type de projet en veillant à y associer les publics qu’elle connaît et des partenaires selon leurs compétences. C’est toujours dans une perspective de passage de relais que ces initiatives sont promues ou soutenues
• soit par l’autonomisation des expériences (associations de jeunes, régies de quartier, entreprises d’insertion…),
• soit par leur intégration dans une structure existante de type « collectif du quartier », équipements socioculturels, service municipal, institution de l’éducation spécialisée (activités sportives, accueils en matière d’insertion professionnelle, hébergement d’urgence).

LA COOPERATION AVEC D’AUTRES STRUCTURES
L’action de Prévention Spécialisée suppose une bonne connaissance des autres acteurs intervenant sur le même territoire et une collaboration avec eux.
Elle participe donc à des actions dans des collectifs de réflexion thématique ou dans le cadre de dispositifs territoriaux lorsque cela permet de favoriser l’insertion des jeunes dans la vie de la Cité :
• Dispositifs territoriaux
• Administrations
• Elus
• Partenaires de proximité
• Politique de la ville